TROIS PRÊTRESSES NOIRES POUR LA MUSIQUE FRANÇAISE

Trois prêtresses noires pour la musique française : trois voix, trois univers, trois personnalités, mais un seul et même discours : la femme noire dans l'industrie musicale est puissante, belle et surtout : représentée.

SHAY

 

Shay, c'est "celle qui apporte la lumière" en Yanzi, langue parlée en République démocratique du Congo.

Shay, c'est Vanessa Lesnicki, une artiste belge originaire de Bruxelles. Polonaise de son père, congolaise de sa mère, les gênes de l'artiste baignent dans l'océan musical depuis longtemps : Le Motif (prod pour Niska, Booba ou encore SCH) est son frère et Youssoupha ("On se connaît", "Polaroïd Expérience") son oncle.

C'est Booba qui la découvre sur une reprise du titre BMF de Rick Ross ; il décide de collaborer avec elle en 2011 sur "Cruella" et de l'intégrer au 92i, le label du mastodonte du rap français.

Propulsée sur la scène musicale, le grand public la découvre véritablement pendant l'été 2016 avec son célèbre PMW. S'enchaînent alors Jolie Garce, son premier album (2016) et Antidote (2019). Shay, c'est un univers à part entière : néons de lasers verts, voiture débordant de montagnes de fleurs et tatouages sanglants dans « Notif », business-woman assoiffée d'argent aux allures de négociatrice (très légèrement) exigeante dans « Cocorico », hystérique en latex dans « Jolie » ou encore reine de soirée jamaïcaine à base de twerk, tresses blonde platine et liasses de billets sur les tables de poker dans « Liquide »...

 

L'artiste revendique sa forte personnalité par une image assumée de femme de pouvoir. Impossible de ne pas la comparer à Rihanna sur le plan créatif. La recette de la rappeuse : un mélange de rythmes africains, rap hardcore et R&B moderne avec un timbre de voix légèrement cassé sur des images délicieusement violentes aux couleurs criantes. 

Et pas question de s’asseoir sur un seul trône. En plus de siéger sur le rap français, l'artiste compte bien marquer la mode en passant. Après avoir travaillé avec Puma en début 2019, la rappeuse vient également de partager sur son compte Instagram le teasing de la dernière campagne Hiver Festive de Burberry, dirigée par Riccardo Tisci.

Celle qui apporte la lumière... illumine au passage le woman empowerment de l'industrie musicale française. 

YSEULT

 

Une voix hypnotisante dont les profondeurs graves donnent des frissons et les aigus cassants nous font retenir le souffle.

Yseult, la sirène noire dont le chant nous berce sur des intrus tantôt douces grâce au piano, tantôt rythmées grâce aux basses trap, évoque avec finesse et puissance sa vie, son rapport à son corps et son évolution de femme. 

Yseut est une chanteuse française d'électro-pop. Après s'être fait connaître grâce à la Nouvelle Star 2014, elle publie en septembre 2014 son premier single "La Vague", contraignant son père qui lui interdit fermement de faire de la musique.

Son clip "Corps" (1 209  904 vues sur Youtube), petite merveille de simplicité et de pureté en un seul plan séquence et une caméra tournant autour de l'artiste agenouillée entièrement nue au centre d'une pièce vide, est un véritable symbole de body-positivisme.

La silhouette est ronde et les bourrelets font l'objet de la couverture de l'album en très gros plan ; les cheveux sont crépus, la peau noire et le regard sombre. Une beauté puissante et assumée que la chanteuse revendique, assume et soutient fièrement malgré toutes les critiques qu'elle a toujours reçu à son égard.

Avec 5H, featuring réussi avec le rappeur Jok'Air, la créativité de la chanteuse est poussée à son paroxysme avec une explosion visuelle mêlée à une instru trap et une voix hypnotisante.

Des paroles aux phrases courtes et aux mots soigneusement choisis et mordants : l'artiste se donne entièrement à son public grâce à un univers poignant de vérité et d'authenticité. 

LOUS and

the yakuza

 

La justesse dans la voix et les mots, la finesse dans le visage et l'esprit.

Lous and the Yakusa, c'est la star belge montante de la pop-trap française et qui s'apprête à publier en juin 2020 son premier album "Gore". Le gore, c'est le trash et le sang teinté d'humour, et c'est ce qui, selon la chanteuse, caractérise le mieux son parcours. Car l'artiste a connu la violence de la rue, les nuits seule sans toit et la brutalité des épreuves de sa vie, mais sait qu'il faut mieux aujourd'hui en rire. 

Avec "Dilemne", réalisé par Wendy Morgan, Lous (soul - l'âme) and the Yakusa pose avec une voix à la fois douce et rugueuse un texte intimiste, libre et affirmé sur une instru trap entêtante.

Et l'art y est omniprésent : la chanteuse transforme ses péripéties en oeuvres d'art en mettant en scène successivement "Le radeau de la Méduse" de Géricault, "L'Extase de Sainte-Thérèse" de Bernini et "Merci and Goodness" de Naudline Pierre. Terriblement résonnant de justesse.

L'imagerie de l'artiste ? Beaucoup d'influences ethniques avec corps noirs dansants sublimés par des muscles tirés, tatouages tribaux sur le front, abondance d'or et beauté longiline des femmes peules.

C'est aussi l'imagerie du Bronx, avec l'omniprésence de la rue, des gangs masculins aux combinaisons oversize street-wear en passant par les dents en or dans "Tout est gore".

Sans parler de la beauté de la chanteuse, aux allures de Neytiri d'Avatar. Une véritable promesse pour la pop française. 

 "Il est deux fois plus dur de s'imposer en tant que femme dans cette industrie, et quatre fois plus quand tu es une femme et noire" a affirmé Lous and the Yakusa pour le média Jack. 

Car c'est un fait, le sexisme dans l’industrie musicale est banalisé : manque de parité sur certains postes, disparité dans les salaires et préjugés augmentés par la carnation des artistes. Mais il s'agit aussi d'un manque de représentation flagrant : alors qu'aux Etats-Unis, les mentalités commencent à évoluer avec le rôle qu'ont joué des personnalités comme Nina Simone, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald et aujourd'hui Beyoncé, Nicki Minaj et Rihanna, en France, la couleur noire n'est pas vraiment représentée dans le paysage musical féminin. Et cela explique le récent succès phénoménal d'Aya Nakamura, qui, en l'espace de quelques années, est devenue un symbole d'identification pour beaucoup de femmes françaises d'origine africaine. On espère que Shay, Yseult et Lous and the Yakusa feront parties de celles qui réussiront à faire changer les mentalités et remuer cette industrie pour permettre à la couleur noire d'enfin faire partie de l'arc-en-ciel musical féminin. 

 

 

Illustrateur: Joshua Servier

Ilham Amjod.

Rédactrice mode.